Entretiens avec Hugo Chesnard – Mai 2012

Dans le cadre de la programmation Plume et Pellicule, nous venons de voir « Et maintenant on va où ? » de Nadine Labaki qui présente une similitude avec ton court-métrage intitulé « La France qui se lève tôt », leur fin ouverte pose une question.

Je me suis fais la même réflexion quand j’ai vu la fin du film de Labaki où les personnages se retournent même si chez moi c’est un gros plan, c’est aussi une fin ouverte, dans ce film et le mien se pose la question « qu’est-ce qu’on fait ? ». Vous en tant que citoyen face au conflit religieux, face à ce problème d’expulsion des 100 papiers, de personnes qui travaillent, qui vivent en France depuis des années, qui paient des impôts, qui ont des enfants en France, est-ce qu’ils n’ont pas droit de vivre avec vous, comme nous ?

L’actualité de la crise économique regorge de difficultés sociales majeures, qu’est ce qui t’as particulièrement appelé dans la situation des sans papiers ?

Dans mon quotidien, je suis assez militant et assez engagé sur différentes causes même si je ne suis pas un des moteurs principaux de pas mal d’actions, je me sens très concerné par tout ce qui se passe. J’habite à Villetaneuse (banlieue parisienne), où il y a des problèmes de logement des sans papiers, je suis en réseau et m’informe depuis plusieurs années. De plus, j’ai grandi dans une famille engagée socialement, ma mère et mon père m’ont transmis cela. C’est une indignation, de voir le sort des sans papiers, 30.000 personnes qui sont entrées même légalement dans le pays, les différentes lois qui se sont succédées depuis une quinzaine d’années maintenant : les lois Pasqua, Debré, Chevènement. Même les socialistes ont fait des lois restrictives pour les sans papiers qui ont perdu leurs droits de résider ici alors qu’ils avaient rebâti une vie nouvelle en France et les autorités leur annonce tout d’un coup qu’ils n’ont plus le droit de la vivre, c’est ce qui est complètement intolérable. D’autant plus que même d’un point de vue économique, l’argument avancé ne tient pas, la régularisation des sans papiers même massive, ne changerait rien à l’économie globale, on voit bien que c’est juste un argument politique pour faire de l’oeil aux électeurs du FN qui sont nombreux.

Ce film est l’aboutissement d’un long processus de tâtonnements en atelier d’écriture jusqu’à ce que s’impose le choix de l’opérette, pourrais-tu le raconter ?

Le parcours a été long, très dur, douloureux. L’histoire est tirée d’un fait divers sur une personne expulsée et j’ai commencé par écrire une version complètement réaliste de cette histoire pour laquelle j’avais procédé à une enquête de journaliste pendant plusieurs mois. Des questions me travaillaient : qu’est-ce qui est arrivé à ce sans papier ? qu’est ce qu’il vivait ? quel était son métier ? En écrivant, quelques heures par çi par là, pendant des mois c’était chaque fois de la douleur et des larmes à chaque page dues à la brutalité de chaque moment de la vie d’un sans papier. Mon idée c’était de raconter dans un court-métrage d’une 20 m’, le processus administratif du sans papier, ce qui n’a pas changé entre les 2 versions, cette idée de processus sur une quinzaine de jours, mais c’était pratiquement intenable à la lecture, on arrivait à une vision caricaturale des choses, la vie était encore plus brutale que la caricature, la vie est parfois une sorte de granit. L’art, en revanche, a besoin d’une sorte de nuance, de fragilité qu’il n’y a pas forcément dans la vie. C’est pas par ce que c’est vrai que ce sera cinématographiquement réussi et donc on se dit que la vraie vérité c’est celle que tu vas voir dans le trou de la caméra et qu’est-ce que tu vas découvrir à ce moment là ? Il s’est avéré que la forme de l’opérette, de la comédie musicale était la bonne option, pas pour alléger le propos. Dans le film, le propos reste vraiment dur mais il y avait une sorte de distance créée par rapport à un sujet du quotidien qui permettait même d’aller plus loin dans le débat. Vers la fin du film, dans la scène d’avion où les gens se lèvent pour s’opposer ou accepter l’expulsion d’un sans papier, certains passagers relaient la parole du gouvernement, qui engage à suivre l’ordre établi au sein de la démocratie et d’autres le refusent. Ce qui me plaisait dans l’opérette, c’est qu’on pouvait avoir 2 discours différents qui s’affrontent en peu de temps, il y a une sorte de débat d’idées qui se fait et qui aurait été beaucoup plus difficile sur un film plus réaliste formellement.

Dans tes autres projets, comment procèdes-tu ? D’où te vient l’inspiration ?

Je suis encore assez neuf dans la réalisation de film, on peut pas dire que j’ai une technique, une méthodologie établie. C’est plus en faisant, en réfléchissant après aux choses que j’ai été interpellé par un autre fait divers, arrivé à côté de chez moi, dans la forêt où est venue s’installer des Roms chassés d’une ville voisine. Dans certaines forêts, le département met des espaces verts sous la surveillance de femmes à cheval, leur fonction est la médiation auprès des jeunes, des familles, pour éviter que les jeunes fassent du scooter dans les bois, pour éviter les barbecues sauvages etc… Elles sont un peu des gardes forestiers, sorte de système de prévention assez simple. En plus comme elles sont à cheval, elles ont un côté ludique, agréable pour leur parler mais quand cette famille de Roms est venue s’installer, c’est un peu comme si la misère de la ville les rattrapait et arrivait dans ce lieu de nature, isolé. En discutant avec elles , elles se sentaient un peu désemparées par ce que leur fonction les obligeaient à faire des rapports et prendre des photos des Roms. Je peux comprendre cette démarche de contrôle, une famille qui s’installe peut provoquer des incendies, cela peut être dangereux mais il s’agit en fait d’une expulsion sans relogement derrière, alors qu’il y a des gosses. Ce qui m’interroge c’est, peut-on administrativement désobéir ? La désobéissance civile, est-elle plus forte que la loi ? Est-ce que la conscience individuelle est plus forte que la fonction ? On est tous révolté mais pas forcément révolutionnaire, on a pas forcément la conscience et la démarche de se dire qu’on peut faire différemment. Nous vivons une sorte de fatalisme, imprégné de l’individualisme ambiant de la société actuelle. Pour les sans abris dans le métro, quelle est la solution ? Les solutions sont multiples, quand on voit qu’il y a à peu près 2 millions de m2 vides et un si grand nombre de personnes sans logement mais le marché spéculatif garde les logements non habités pour pouvoir les revendre plus cher.

Par rapport à ma démarche de travail, j’ai l’impression que c’est ce qui peut arriver autour de moi qui me donne l’idée d’un film et qu’après je creuse cette idée puis me sépare un peu de ce qui peut arriver dans la réalité pour créer quelque chose de cinématographique. Là je ne suis plus du tout dans une comédie musicale j’ai envie de faire différemment. Dans le film « La France qui se lève tôt », le personnage du film est une personne très silencieuse, très introvertie mais qui finit par pousser un cri, je vois une sorte de continuité entre ce film, son sujet et celui que je suis entrain d’écrire.

As-tu des projets de long-métrage ?

Je cours après le temps, le film « La France qui se lève tôt » marche bien mais pour en vivre c’est un peu compliqué. Je suis régisseur sur pas mal de films, alors entre la vie de famille, le fait d’être régisseur sur des pubs, sur des gros films américains à Paris, l’écriture n’est pas simple. J’aime beaucoup mon métier, dans l’organisation, la logistique sur un tournage, se pose la même quantité de questions d’un point de vue un peu artistique, une sorte de vue globale de l’ensemble qu’il faut avoir, à certains moments, savoir aussi prendre des décisions, ces 2 métiers se rapprochent assez. J’ai fait un peu d’art martiaux qui relève de ce rapport au corps, cette sorte d’agressivité du sport de combat, où l’on perçoit l’adversaire qui arrive en face, dans une vue globale, comme un problème à résoudre. Quand on a calé la logistique du tournage et qu’ on apprend tout d’un coup qu’il y a un comédien qui s’est pas levé et que donc tout le raisonnement s’écroule, il faut trouver une autre solution, s’avoir bien présenter les choses, gérer le stress du moment présent, ce qui se produit dans toute activité où sont impliquées beaucoup de personnes.

Entretien avec Marie Fugain – Mai 2012

Comme je te rencontre dans le contexte d’un atelier de scénario international, ce qui m’a frappé dans la lecture de ton livre, c’est que tu t’es retrouvée comme un personnage de film, en situation de rupture d’équilibre de vie insoutenable par la perte d’un être cher et puis se dessine tout le chemin parcouru pour sortir la tête de l’eau. Peux-tu nous parler de ce chemin d’initiation qu’a été finalement la mort de ta sœur ?

Tout a commencé par un moment très particulier car j’étais avec Laurette quand elle est morte. J’ai vraiment vécu le fameux dernier souffle dans la chambre d’hôpital, je m’étais un peu calé sur sa respiration, elle était sous oxygène, j’avais l’impression d’être plus en fusion avec elle en respirant exactement au même moment qu’elle. Et puis à un moment donné j’ai été toute seule à respirer, ça fait beaucoup de bruit bizarrement d’être toute seule, une de moins mais encore plus de bruit, je n’entendais plus que moi et j’ai compris. L’énorme changement est arrivé à ce moment là, et là le chemin a commencé avec une phrase que j’ai comprise que très tard de l’infirmière : « Laurette elle vient de te faire un cadeau ». Sur le moment j’ai pas du tout compris ce que cela voulait dire, un cadeau ! Elle se fout de moi, ma sœur vient de mourir en quoi est-ce un cadeau ? Et puis cela a commencé avec un moment très virtuel, d’un seul coup il fallait que j’appelle mes parents. Alors comment annoncer à ses parents qui viennent de partir de l’hôpital qu’il faut qu’ils reviennent. Je me suis ensuite remise à côté de Laurette pour essayer de garder sa chaleur humaine, sa chaleur de corps en moi, je voulais garder cela le plus longtemps possible et me souvenir de chaque nano seconde qui passait puis très vite sont arrivées les questions. Celles qui m’étaient posées étaient toujours : « comment vont tes parents ? » « Il faut que tu fasses ton deuil, comment va ton petit frère » mais jamais « et toi comment vas- tu ? » « Est-ce que tu as envie de parler ? ».

Effectivement dans ton livre, tu parles de la hiérarchie de la douleur, ceux qui ont droit au statut de la douleur et ceux qui ne l’ont pas forcément.

On invente très joliment notre prison dorée à chaque fois, à chaque année qui passe et là j’ai découvert qu’une des prisons dorées était la hiérarchie de la douleur. En gros, dis-moi qui tu es par rapport à la victime et je te dirai combien t’as le temps de souffrir et à quel point t’as le temps de souffrir ? Et moi, je n’étais que la sœur, je ne l’avais pas mise au monde et par conséquent les gens pensaient que j’avais moins mal. Et comme en plus, j’avais 28 ans à l’époque alors que le jour où elle est morte j’avais l’impression d’avoir 2 ans ½, 8 ans à tout casser. Je me trouvais orpheline de sœur, il n’y a même pas de mot, quand on perd un enfant, il n’y a même pas de mot pour qualifier cela, pas d’adjectif, de nom commun et j’ai compris qu’en fait moi j’étais sensée souffrir moins et je me disais mais non, je souffre pas moins, j’ai ultra mal, j’ai un trou béant en plein milieu du cœur, du ventre, des tripes, de tout, j’ai mal et j’arrive pas à le hurler. Comme je suis quelqu’un de très poli, de bien éduqué, je ne me suis même pas permise de hurler cette douleur, j’arrivais pas à la sortir et comme personne ne m’a aidé à le faire et que j’avais pas envie d’aller voir un psy qui m’aurait dit il faut que tu fasses ton deuil en m’expliquant en combien d’étapes cela devait se faire, d’abord le déni, la colère etc… moi je m’en fous de ça, les théories, elles ne me servent pas, c’est la vie, l’expérience qui sert, la théorie c’est encore inventé par l’homme pour se conforter dans une hiérarchie. Mais nous avons tous notre vécu, nous avons tous des bagages différents et par conséquent des émotions et nous ne les gérons pas pareil que Pierre, Paul ou Jacques. A 28 ans je suis devenue orpheline de la personne qui devait vivre sa vie en parallèle de la mienne, nous aurions dû avoir des enfants à 5 ans près ensemble, j’aurais dû être la marraine des siens, elle des miens, elle aurait dû être à mon mariage, ce qui n’a pas été le cas non plus. Mais les gens que je croisais disaient « Ca va aller » et moi je me disais « Mais qu’est-ce que tu en sais que cela va aller, tu sais pas ce que j’ai à l’intérieur, tu sais même pas comment j’ai mal, tu sais pas à quel point ça me déchire le ventre ». Quand je suis rentrée le soir de la mort de Laurette, on est arrivé à la maison à 5h du matin, j’ai juste eu cette envie de casser tout ce qui me passait sous la main, j’avais envie de briser des choses, de faire mal, de me faire mal, j’avais tellement mal à l’intérieur que je voulais déplacer la douleur, j’ai eu 2 fois cette réaction là, le soir où elle est morte et juste avant de commencer à écrire le livre. C’est là que j’ai senti qu’il fallait que j’écrive, j’avais tellement compartimenté pendant dix ans toute cette injustice de douleur de vie mais ça c’est la faute à pas de chance comme on dit. J’ai eu de nouveau ce besoin d’avoir mal, ailleurs qu’à l’intérieur de mon être parce que j’arrivais plus à me concentrer sur les choses importantes de ma vie, j’avais compartimenté pendant dix ans, mes petits tiroirs de commode, ils étaient pleins et il fallait que je puisse m’en délester. J’étais toute clopin clopant mais j’ai été un peu poussée par l’éditeur qui m’a proposé de le faire et me suis dit que cela serait peut-être salvateur.

Tu dis dans ton livre que l’être humain a des ressources inimaginables et que finalement d’avoir été repoussée dans tes retranchements les plus intimes cela t’a rapprochée de toi-même.

Oui, j’ai réalisé que l’être humain est extraordinaire, il est clairement fait pour avancer debout, pas à 4 pattes, pas par terre en rampant, ce n’est pas du tout dans notre fonctionnalité. Même si les coups durs arrivent les uns après les autres, pendant 5 ans clairement, nous les avons enchaînés mais ma nature d’être humain fait que je me suis toujours endormie le soir en me disant, demain ça ira mieux, c’est ce qui m’a sauvé de mourir à petit feu. D’ailleurs quand je suis tombée enceinte, 1 mois et demi après que Laurette soit morte, je n’ai à aucun moment douté du fait que mon bébé resterait bien accroché et me suis dit « non la vie m’a pris ma sœur elle ne me prendra pas mon enfant ».

Ta grossesse n’a jamais été atteinte par l’angoisse de la mort ?

La seule angoisse que j’avais c’était de ne pas pouvoir allaiter, c’est quand même très minime, pourtant c’était compliqué, je venais de subir une perte, il n’y a pas de hasard dans la vie, un être s’en va un autre arrive. J’aurais été incapable de faire un enfant avant parce que j’avais Laurette en tête, j’étais tous les jours à l’hôpital, j’aurais été incapable de vivre enceinte à l’hôpital avec ma sœur malade.

Tu as parlé de quelques étapes de ton chemin d’initiation, de l’incompréhension des autres, de la hiérarchie de la douleur, et puis il y a eu la séparation de tes parents, comment as-tu géré cela ? Et pour finir vers un exil au Canada, terre natale de ton mari, ce chemin t’as vraiment mené à tourner une page majeure de ta vie pour en ouvrir une autre, parles nous de ces dernières étapes de ton parcours de guérison.

Pendant 10 ans tout a été très compliqué avec le décès de ma sœur, celui de ma grand-mère très vite après, puis mon père a quitté le foyer familial pour aller se reconstruire ailleurs avec quelqu’un d’autre, donc nouveau coup dur pour ma mère et pour moi aussi qui vivait chez mes parents. C’est elle que je voyais souffrir. J’ai fais l’erreur de prendre le parti de comprendre la douleur de ma mère, de ne pas comprendre le départ de mon père, de ses actes à lui, et d’être prise entre 2 feux, ce qui a duré pendant pas mal d’années. Quand j’ai retrouvé mon père c’est ma mère qui l’a mal pris, j’ai jamais compris pourquoi j’étais punie d’un de mes parents parce que c’est pas moi qui avais divorcé. Moi j’essayais de tenir mon couple à bout de bras, c’était pas simple, un couple c’est super fragile, on s’est rencontré avec Richard, 4 mois avant la maladie de Laurette, il est resté mais il était dans l’œil du cyclone.

Puis quand j’ai été enceinte de mon 2e enfant, 4 ans après la mort de Laurette, mon grand père a mis fin à ses jours, il habitait aussi sur la même propriété, on avait plusieurs petites maisons. C’est ma mère qui l’a trouvé, encore un coup dur, j’étais enceinte de 8 mois et me suis dit , « Nos enfants sont arrivés dans un contexte chargé, la leçon de la vie ils l’ont eue dès le départ ». Ils savaient qui ils choisissaient comme parents.

Quelle vision de la mort as-tu aujourd’hui ?

Je leur ai toujours parlé de leur tante parce que je suis contre les secrets de famille, je leur dis qu’elle est au pays des anges, je leur ai dit qu’elle était partie, après une grave maladie, ils m’ont demandé si eux aussi ils pouvaient tomber malade et je leur ai dit que non, pour l’instant, ils sont bien, ils sont en bonne santé. Je ne dis pas jamais, je ne me prononce pas là dessus évidemment. Il n’y a pas de sujet tabou, ils ressurgissent toujours à un moment donné et sont alors décuplés et font mal mais je ne veux pas de ça. Mes enfants, je ne leur parle pas de la mort, je leur dis pas que Laurette a été incinérée. Quand il fait beau, je leur dis que les anges sont contents et quand il pleut je leur dis qu’ils sont un peu fatigués, c’est une belle façon d’engager la vie et de traverser les difficultés qu’elle nous impose. Ils sont très informés par l’association contre la leucémie et pour le don de moelle osseuse. Ils sont très au courant du don de plaquettes, j’en suis contente, ils vont sûrement sensibiliser leurs copains, ce sera quelque chose de naturel pour eux et c’est exactement ce que je veux.

Le fait d’avoir côtoyé la mort de si près, qu’est ce que cela t’a appris de la vie ?

J’ai plutôt un bon rapport parce que j’ai vécu une expérience absolument fabuleuse avec un médium. A la base, je suis totalement agnostique, je ne crois pas en Dieu, je crois en la vie, en l’être humain, c’est plutôt une bonne base et j’ai jamais eu besoin de croire en Dieu ou en autre chose. Et un jour j’ai eu une expérience avec un médium, qui voit les âmes, les entend, leur parle. On a fait une séance qui a débouché sur le fait que ma sœur est arrivée parce qu’ elle avait du sentir que j’avais juste un peu envie de lui parler, elle me manquait à en crever et j’avais besoin de faire la paix, j’étais tellement en colère contre la vie, il fallait que je redevienne amie avec ma propre vie et on a commencé à parler. Au début, c’était des échanges de souvenirs, j’accrochais pas et puis au bout de 10 min, la voyante me dit que Laurette était contente que je portes sa bague, j’ai eu des frissons partout, une boule dans la gorge est montée et me suis effondrée en larmes parce que personne ne savait que j’avais sa bague même pas ma mère ce qui a tout changé, ce n’est pas du tout ce à quoi je m’attendais. Laurette est là, on joue dans la cour des grands et à partir de ce moment là, j’ai vraiment fais la paix avec elle, j’ai accepté sa mort et je vis ma vie de façon très différente. Je vis ma vie vraiment car je n’ai plus peur de la mort, elle sera là quand je passerai de l’autre côté, le plus tard possible parce que j’ai 2 enfants et que j’ai pas envie de les laisser sans maman mais je peux la recontacter, quelqu’un ferait en quelque sorte le numéro. Il y a 4 ans, j’ai appris à voir les signes des chamanes, des gens qui côtoient la mort, les âmes, je crois que les âmes sont beaucoup trop fortes pour s’éteindre comme ça. Une personnalité c’est tellement énorme. J’ai eu des expériences magnifiques, maintenant je vis au Québec qui est un pays extrêmement fort en énergie, beaucoup de chamanes vivent là-bas, les Amérindiens sont très en connexion avec la terre, avec le ciel et c’est pas pour rien. Beaucoup de gens y croient mais n’osent pas en parler, en France on vous prend tout de suite pour un fou, je ne suis pas folle, je sais reconnaître les signes qu’on m’envoient, cela m’a réconciliée avec ma vie. La boucle est bouclée, j’ai pris un autre envol au Québec, pays beaucoup plus spirituel et en même temps je reste comédienne, j’espère pouvoir faire mon métier là-bas.

Interview Indira De Bie

Entretien avec Jihad Hojeily – Mai 2012

Co-scénariste de « Caramel » & “Et maintenant on va où ?” (réalisés par Nadine Labaki)

Dans le film « Caramel » de Nadine Labaki dont vous êtes Jihad Hojeily, l’un des co-auteurs, le public découvre une mosaïque de portraits féminins à Beyrouth, comment vous est venue l’idée du film ?

L’ envie de parler de Beyrouth à travers toutes ces femmes, c’est un peu un hommage à nos mères, nos sœurs, toutes les femmes qui ont toujours été autour de nous. Beyrouth, c’est en fait une femme, la reine des femmes si on traduit exactement mot à mot la dédicace de fin de « Caramel ». Nous voulions aussi parler de la société, des problèmes qu’ont les femmes, le poids des traditions, de la culture, de la famille, comment elles vivent. Ces femmes font beaucoup de sacrifices pour correspondre à une certaine image que la société leur impose, elles sont souvent tiraillées entre l’envie de ressembler à la femme occidentale et l’obligation de rester dans la norme, toutes ces contradictions nous ont intéressées.

« Caramel » a remporté un grand succès au Liban, est-ce que le film a suscité une envie d’évolution dans les nouvelles générations ?

Un peu mais il ne faut pas être utopique, peut-être un petit pourcentage a le désir de changer les mentalités mais nous n’avons pas fait d’étude sociologique pour voir si cela a changé quelque chose. Le film aide à réfléchir, le cinéma c’est une arme inoffensive pour essayer de changer les mentalités. En apparence, les femmes libanaises s’habillent comme les européennes, se teignent les cheveux, mettent des lentilles, elles font des opérations chirurgicales très très tôt pour ressembler à une certaine image de la femme occidentale mais si on gratte un peu, elles sont encore sous contraintes et souvent elles vont dans l’excès, caractérisé par le personnage de Jammale, c’est une société exubérante, rien n’y est fait à moitié.

La fin du film « Et maintenant on va où ? » est une question, était-elle présente dès le début de l’écriture ?

Nous connaissions la fin avec la scène d’enterrement mais le titre du film est arrivé bien plus tard. Nous nous sommes dits à un certain moment, pourquoi ne pas l’appeler avec cette phrase qui symbolise un peu l’absurdité. L’humain se fout des frontières, de la géographie, de l’endroit où il va être enterré, une fois mort nous n’appartenons plus à rien.

Dans le processus d’écriture, comment avez vous mené votre réflexion sur l’ adversité tragi-comique entres les 2 camps ? Je pense à la scène où tous les villageois regardent ensemble la télévision et où soudain s’exprime l’ antagonisme entre chrétiens et musulmans.

Il s’agit d’un village qui a connu la guerre et qui vit sur une paix un peu précaire. Le danger, le mal, nous ne voulions pas le personnifier ni lui donner un nom. Le mal s’introduit sournoisement dans la vie des gens et parfois on ne sait pas d’où cela vient, souvent il crée un malentendu alors qu’ un village peut très bien s’auto-suffire et vivre en paix sans malentendu. Souvent nous avons l’impression au Liban que sur notre territoire se produit la guerre des autres. On a connu des évènements qui ont envenimés la vie civile à cause d’ une info sur un conflit communautaire survenu ailleurs, les gens s’en prennent soudain à d’autres d’une manière absurde alors que la veille tout était normal.

Dramatiquement, c’est très porteur d’avoir cette absurdité à travers des villageois qui se transforment essentiellement en musulman ou chrétien .

On a nommé 2 religions pour que le spectateur libanais puissent se reconnaître , cela aurait pu être entre 2 familles, 2 clans, 2 équipes de foot, il s’agit plus d’une histoire sur l’acceptation de l’autre, sur la tolérance, le fait d’accepter l’autre. D’ailleurs au Liban il y a eu beaucoup de guerres entre chrétiens-chrétiens et entre musulmans-musulmans.

Dans ce film, la transformation des personnages féminins est telle, que les femmes s’habillent avec la tenue de la communauté adverse, cela va au delà de la tolérance, non ?

Oui, elles poussent les hommes dans leurs retranchements intimes en leur disant « l’ennemi est avec vous, est-ce que pour autant je suis plus votre mère ? ». Le changement de tenue vestimentaire fut une idée évoquée au cours de l’écriture et qu’on avait mise de côté, on l’avait même oubliée, puis on s’en est rappelée et cela fonctionne, le public a adoré cette fin là.

La genèse du film est tirée de votre expérience commune à Nadine Labaki et toi ?

Tout à commencé entre Nadine et moi pendant une guerre civile qui a éclaté du jour au lendemain au Liban. La haine avait envahit la rue, les gens s’en prenaient les uns aux autres, entre voisins du même quartier, on brûlait des pneus, on entendait des tirs dans l’air et tout cela à cause d’un discours énoncé la veille. Soudainement, les gens étaient animés d’une haine pas possible, avec Nadine enceinte en fin de grossesse, on ne pouvait pas se déplacer, le pays était au bord du précipice, la situation était très grave. C’est cette crainte là, de Nadine en tant que mère qui a amené l’idée « comment faire pour qu’une mère empêche son enfant d’aller à la guerre, empêche son fils de prendre les armes, jusqu’où pourrait-elle aller pour l’empêcher de mourir ? ». Puis, nous avons élargi sur tout un village et pas seulement sur une mère et son enfant, une femme et son mari, une sœur pour son frère, pas qu’une seule personne mais un village et plusieurs caractères. Ce n’était encore que notre 2e film, on voulait explorer plusieurs styles, de la comédie au drame, comme si c’était le dernier film que nous allions écrire. Au début, on travaille à l’instinct, on est moins méthodique, pour l’instant, nous travaillons encore comme cela, peut-être qu’après on sera plus pudique, plus passionnel et nous ferons différemment mais pour l’instant nous n’avons pas peur de plaire, de créer des émotions extrêmes chez le spectateur, si une mort advient dans le film, nous voulons la montrer telle quelle, avec toute l’émotion qu’elle engendre et pas essayer de faire un film mythique, très sobre, juste par peur de créer des émotions. Nous voulions être au plus proche de la mère qui perd son fils, ce qu’on a vu cent fois aux infos télévisées, nous voulions vraiment lui rendre justice dans un film mais avec beaucoup d’humour aussi et d’auto-dérision, essayer de ne pas trop alourdir le sujet en passant de l’un à l’autre. Il ne faut pas croire que nous les scénaristes avons une connaissance géopolitique et religieuse très approfondie. Pour être franc, nous ne regardons presque jamais la télé et donc on n’écoute pas les discours politiques, nous avons suivis notre instinct avec une naïveté presque enfantine d’où cette forme de conte dans le film. Nous nous sommes juste inspirés de ce qui se passe tous les jours au niveau humain c’est tout, la perte des gens autour de nous dans la guerre, nous sommes presque comme les villageois dans le film qui n’ont pas la télé, la politique on s’en fiche.

La mère perd un fils, elle en a encore un autre et l’on sent que tout ce qu’elle fait après, ce n’est pas que pour son fils restant mais pour tous les enfants de ce village, les prochains sur la liste, elle s’oublie un moment pour protéger la jeunesse

C’est l’extrême, nous avions peur que les gens n’acceptent pas cette idée d’aller jusqu’à tirer sur la jambe de son fils, qu’il boîte pendant 3 mois était bien plus acceptable, plutôt que de le perdre pour toujours mais c’est un des cas extrêmes

Le fait que vous soyez 2 auteurs homme et une femme, comment marche votre collaboration, une fois que l’histoire est posée, vous vous repartissez les rôles ? Ce sont les femmes qui dans cette histoire portent les choses, les hommes sont toujours un peu empotés.

On agit sur chaque personnage ensemble, d’autant plus que moi j’ai pas de problème pour écrire pour les femmes. Au Liban, on est toujours entouré de femmes, dès notre plus jeune âge, des femmes au foyer, de la famille, c’est une société assez matriarcale. Nous nous sommes inspirés beaucoup de nos famille, une tante par ci, une cousine par là, c’est pas très loin de nous de parler d’elles, c’est vrai que nous avons adopté le point de vue des femmes dans les 2 films.

Un hasard ?

La réalisatrice est une femme, peut-être est-ce venu naturellement

Il est assez remarquable que vous puissiez faire des films pour un public international dans le contexte géopolitique précaire du Liban, peux-tu nous en parler ?

Nous avons eu beaucoup de chance d’être encouragé par la productrice Anne-Dominique Toussaint que nous appelons tous notre fée parce qu’en général, ce sont les réalisateurs qui vont vers les producteurs pour essayer de monter leur projet. Avec nous c’était le contraire, c’est elle qui croyait en nous plus que nous croyons en nous même, elle nous poussait, elle nous donnait beaucoup de courage car faire un film au Liban, sans soutien de l’état, ni de fond vraiment dédié pour le cinéma c’est très fragile.

Comment vous êtes vous rencontrés avec votre productrice française ?

C’est Nadine qui a rencontré, par un ami commun, A-D Toussaint lors d’un festival, elle a vu en Nadine son potentiel et depuis elle nous soutient.

Interview : Indira De Bie